

Sire,
Chacun de nous aujourd’hui partage le sentiment de fierté qu’aurait ressenti le « terrible petit duc » à la vue du roi d’Espagne, arrière-petit-fils de Philippe V – auprès duquel il fut ambassadeur –, venir ici, à La Ferté-Vidame, chez lui, recevoir le prix Saint-Simon. Depuis 1975 – l’année même de votre avènement –, ce prix couronne le meilleur livre de Mémoiresde l’année.
Quel contraste entre votre naturel si direct, votre pragmatisme si capétien, et l’homme de cour, féru d’étiquette, que fut le duc de Saint-Simon…
Vous êtes un acteur de l’Histoire, Saint Simon était un observateur : qui mieux que lui, hormis Laurence Debray avez laquelle vous signez ce livre, aurait pu sonder votre âme et lire votre ouvrage pour disséquer toutes les entorses au rituel de cour ? Le mémorialiste aurait certainement été déconcerté par votre liberté de ton, l’absence de cérémonial entourant votre vie, par votre façon d’exercer votre fonction ; étonné par la sincérité de vos goûts et de vos liens, par l’authenticité de vos relations, loin de tout esprit de courtisanerie, choqué peut-être par votre désir de faire reposer la légitimité monarchique sur la confiance instaurée – par vous !- avec le peuple espagnol ; sur l’autorité et le respect plutôt que sur la contrainte et la crainte.
Vous auriez su aider le duc de Saint Simon à porter son regard plus haut. Le duc et pair de France – qui était aussi grand d’Espagne, depuis son ambassade à Madrid – aspirait à une monarchie aristocratique ; vous avez fondé une monarchie démocratique.
Pour le jury Saint-Simon, le prix que vous recevez aujourd’hui pour votre livre « Réconciliation » fut une évidence : il ne récompense pas seulement un témoignage historique de premier plan pour l’Espagne et l’Europe, mais une aventure humaine hors du commun.
Éducation et formation
Vos Mémoires, de quelques 500 pages, écritsen français – votre langue maternelle –, se lisent d’une traite. Vous y révélez les coulisses d’une grande œuvre politique, le contexte et les ressorts de votre action. Votre tempérament anticonformiste qui ne fut pas l’un de vos moindres atouts.
L’écriture même de ce livre constitue votre dernière transgression, ce que vous reconnaissez dès la première ligne de ce livre : « Mon père m’a toujours conseillé de ne pas écrire de Mémoires. Les rois ne se confient pas. Leurs secrets restent enfouis dans la pénombre des palais. »
Vous avez préféré suivre l’exemple du général de Gaulle – une référence en matière de réconciliation – ou de Sir Winston Churchill : vos mémoires sont des mémoires d'espoir, et elles rendent justice aux acteurs de la transition.
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Dès votre jeunesse, votre existence est marquée par le goût de l’action et la nécessité de renouer avec le pragmatisme capétien.
Votre tempérament a été trempé très tôt par l’exil familial, par la mort tragique de votre jeune frère, une éducation austère et exigeante, puis votre apprentissage politique et militaire dans l’ombre du général Franco…
Comme l’écrivait Saint-Simon : « Une idée sans exécution est un songe. » Le rêve monarchique, étroitement associé à l’exil, ne fut pas pour vous.
Deux fois vous échappez à ce piège de l’exil dans lequel votre père s’est réfugié dès le départ d’Espagne de votre grand père Alphonse XIII en 1931.
La première fois, en montant seul, à 10 ans, à bord du wagon envoyé par le général Franco, autoproclamé régent à vie du royaume, pour vous conduire en Espagne.
Vous tracez votre chemin dans la solitude d’un pensionnat dans la campagne madrilène créé uniquement pour vous et composé d’élèves sélectionnés pour parfaire votre éducation. Franco veille à tout et notamment à limiter votre passion obsessionnelle pour la compétition d’équitation : « Si vous gagnez, on dira qu’on vous a laissé gagner. Si vous perdez, on vous accusera d’incompétence ».
Vous vous sentez comme « une balle de ping pong » entre le général Franco, et votre père qui revendique la couronne depuis la mort de votre grand-père.
Franco et le comte de Barcelone s’accordent sur une chose néanmoins : le silence est d’or. En présence de Franco, votre père vous conseille de rester silencieux le plus possible. Quant au général, il reste évasif et mutique dès que vous lui posez une question sur ses intentions, faisant sienne cette citation du cardinal de Retz que lisait Saint Simon : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. »
Quel meilleur apprentissage de la politique que de naviguer entre ces deux figures tutélaires opposées l’une à l’autre ? Le silence fut votre refuge, la solitude votre condition et vous saurez faire d’elle votre alliée.
Vous faites acte de volonté pour échapper une seconde fois à l’exil après votre mariage avec la princesse Sofia de Grèce, fille aînée du roi Paul 1er.
A votre retour de voyage de noces, votre père, qui espère encore retrouver la couronne espagnole, insiste pour que vous vous installiez au Portugal. Vous dites : « Pourquoi aurais-je été coupé de ma famille si jeune, si finalement je m’installais au Portugal auprès de mon père, tant de sacrifices pour rien ? » Cette décision vous éloigne de votre père mais surtout d’un destin similaire à celui du comte de Chambord qui s’enferma dans un exil pétri d’idéal et de chimères monarchiques.
Votre installation à la Zarzuela, à Madrid, est un coup de poker aussi : Franco demeure immuablementmuet sur ses intentions. Mais au fil de ces années de silence, une connivence s’est établie entre vous ; vous décidez de construire votre vie de famille et votre avenir sur cette incertitude. Et vous avez eu raison.
Cinq ans plus tard, en 1969, vous avez 31 ans lorsque Franco vous désigne comme son successeur officiel et comme futur roi d’Espagne. Deux jours après sa mort en 1975 vous êtes proclamé roi à 37 ans.
La transition démocratique
Mais votre désir n’est pas de rester monarque absolu ni de faire perdurer après la royauté sans roi, le franquisme sans Franco. Dès votre intronisation, vous appelez à la « concorde nationale » et engagez la transition démocratique en travaillant à rédiger une nouvelle Constitution.
En novembre 1975, bien peu croyaient dans votre longévité à la tête de l’Etat ; Santiago Carillo, chef du Parti Communiste espagnol, vous surnommait, avec ironie et scepticisme : « Juan Carlos el Breve » (Juan Carlos le Bref).
Vous auriez pu être balayé par les vents mauvais. Bien peu pariaient sur votre capacité à maîtriser les flots de la transition. Mais vous aviez le pied marin, et votre passion pour la navigation vous a certainement permis de garder le cap dans cette tempête.
Votre plus grande habileté a été de vous faire sous-estimer par vos adversaires aussi longtemps que nécessaire.
Vos tractations secrètes avec Santiago Carillo, la légalisation du Parti Communiste espagnol et l’organisation des premières élections libres en 1977 lui donnent confiance en vous : il accepte bientôt, à contrecœur, la forme monarchique de l’Etat, et vous confie : « Sire, vous nous avez tous trompés. Pour faire l’idiot durant tant d’années il faut-être sacrément malin. »
Le style « Juan carliste » et la proximité avec Henri IV
Vous êtes parvenu à refonder la monarchie espagnole sur un principe qui irrigue l’œuvre de Saint-Simon : « Un roi est fait pour ses peuples et non les peuples pour leur roi ». Vous avez été le Henri IV espagnol.
Vous avez beaucoup en commun avec votre ancêtre béarnais, homme direct, héritier possible d’une couronne restant à conquérir. Il vous appartenait à tous deux la tâche de clore une guerre civile, de réunifier une nation. Comme lui vous n’étiez le représentant ni d’une caste, ni d’un parti.
Vous avez établi non pas une nouvelle dynastie mais de nouvelles institutions ; vous êtes parvenu, longtemps, par votre foi en l’avenir, à réconcilier l’Espagne « rouge » et l’Espagne « bleue ».
Votre style emprunte au souverain gascon, terrien et proche de son peuple : vous racontez que l’on vous raccroche au nez car vous appelez directement au téléphone vos interlocuteurs qui croient à un canular. Ou bien lorsque vous sillonnez Madrid, seul sur votre moto, et prenez un auto-stoppeur en panne d’essence.
Vous usez à merveille de ce naturel pour mieux surprendre vos interlocuteurs. Lorsque vous croisez un opposant, vous l’invitez à prendre un café ; « le protocole est fait pour être contourné. » dites-vous. Henri IV n’aurait pas mieux dit mais Saint-Simon n’aurait pas approuvé.... Quant à vos adversaires politiques, ils ont longtemps proclamé : « Je suis républicain, mais je suis aussi Juan carliste ! »
Votre plus grand mérite est d’avoir réalisé cette transition dans la paix : le démantèlement des institutions franquistes sans purge, sans règlement de comptes mémoriels : c’est ce que l’on vous reproche aujourd’hui, à une époque où l’on aime faire saigner les plaies del’Histoire. La réconciliation de l’Espagne était à cette condition.
En racontant les coulisses, les difficultés rencontrées, votre position d’équilibriste sans cesse menacée par la violence, comme ce fut le cas lors de la tentative de coup d’état militaire en 1981, votre témoignage est une leçon contre l’aveuglement de nos contemporains, la certitude trompeuse que « l’Histoire va dans le bon sens », cette amnésie d’un autre genre, moins émotionnelle, mais peut-être plus irresponsable.
Dans votre lutte contre ETA, vous trouvez en la personne de François Mitterrand, ce monarque républicain, un allié inattendu, plus réceptif à vos demandes de coopération que le président Valéry Giscard d’Estaing, dont « l’arrogance frisait la condescendance et obstruait l’intelligence. » Un portrait acerbe que n’aurait pas renié Saint-Simon, l’undes rares de « Réconciliation ».
Vous tenez à souligner le rôle décisif de Nicolas Sarkozy dans la coopération policière franco-espagnole ayant permis la victoire sur ETA. En 2012, vous le décorerez de l’ordre de la Toison d’or, une première pour un président français depuis 1926 !
Chef d’Etat d’un royaume réconcilié, vous effectuez 242 voyages officiels durant votre règne, et replacez l’Espagne sur la carte du monde !
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Le roi et l’homme
Saint-Simon écrivait à propos de ses Mémoires qu’ils n’avaient pas pour objet de « rendre compte de (ses) sentiments ».
Pas de fausse pudeur dans « Réconciliation » : on accède au cœur d’un roi, qui éclaire son œuvre politique ;
En effet, vous nous livrez les confessions d’un homme blessé, un roi-père qui ouvre les portes de son intimité après son abdication en 2014, et son exil involontaire : car l’Ile de Nurai, à Abu Dhabi, n’est pas lemonastère de Yuste où l’empereur Charles Quint décida de se retirer à la fin de sa vie.
L’Espagne et votre famille vous manquent. Vous reprendrez sûrement à votre compte cette remarque de Saint Simon : « Rien de plus compliqué qu'une famille, en particulier quand elle est royale. »
Mais en quittant le continent européen qui coule dans vos veines, loin des palais et des cérémonies officielles, vous vous rapprochez peut-être encore plus intimement du duc de Saint-Simon et donc de la littérature ; c’est au bord d’une plage ombragée de palmiers, dans le Golfe persique, là où vous êtes le plus loin de tout ce qui vous est cher, que votre destin s’ajuste à celui de Saint-Simon qui écrivit dans l’exil, ici même, à la Ferté Vidame, loin de cette cour qu’il aurait voulu réformer.
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Vous n’écrivez pas seulement pour la postérité : vous écrivez pour nous, vos jeunes contemporains égarés par le retour des extrémismes et de la division.
Vous écrivez pour faire connaître un exemple du passé récent et influer ainsi sur la recherche de bonnes solutions. Pour éviter que la discorde brise l’unité de la démocratie espagnole et, plus largement, des démocraties occidentales.
Sire, notre époque avait besoin de vos Mémoires pour se rappeler combien, comme le disait Saint-Simon, il faut fuir « la folie des extrémités qui n'ont d'issue que les abîmes. »

Monsieur le Préfet,
Monsieur le Président du Conseil départemental,
Madame la Présidente de la communauté de Communes des Forêts du Perche,
Mesdames et Messieurs les parlementaires, les maires et élus,
Madame la Présidente des Amis de la Ferté Vidame,
Monsieur le Président du jury Marc Lambron,
Chers membres du jury,
Et enfin et surtout, Chers amis de la littérature,
Le duc de Saint Simon est une figure tutélaire pour ceux qui écrivent des Mémoires. Il n’est pas courant qu’un roi écrive ses Mémoires, encore moins qu’un roi espagnol écrive ses Mémoires en français. Dans nos monarchies constitutionnelles européennes, nous incarnons, nous représentons mais nous n’épiloguons guère. Ce prix m’entérine dans la catégorie des hommes qui choisissent de témoigner plutôt que de se taire. C’est un choix plus téméraire que sage que j’ai fait, habité par la mission d'écrire pour la postérité. Me voilà, grâce à vous, adoubé, comme roi mémorialiste. Une catégorie assez rare et qui manquait à mes nombreuses décorations !
Curieusement, je partage bien des points communs avec le duc de Saint Simon. Même si la cour royale qu’il décrit parfois férocement, j’ai choisi de m’en passer lorsque j’arrivai sur le trône. Beaucoup m’y encourageaient, par tradition, mais j’anticipais ses travers et ses dangers.
Saint Simon n'a pas écrit ses Mémoires à Versailles, mais retiré de la Cour, ici même, à La Ferté-Vidame, comme si l'écriture de Mémoires exigeait un éloignement du pouvoir et du palais. J’ai moi-même commencé ce projet de livre avec Laurence Debray quand j’ai quitté le palais de la Zarzuela pour me retrouver sous des cieux lointains et hospitaliers, les Émirats Arabes Unis. J’ai eu besoin de la distance et de la tranquillité que m’offrait cette nouvelle terre d’accueil pour revenir sur mon destin. Entre doutes et blessures, mais bien loin de l’amertume, j’ai décidé de faire un dernier leg aux Espagnols, en plus des institutions démocratiques qui leur permettent de vivre en paix depuis 50 ans : écrire ma part de vérité, avec authenticité et sincérité.
Des liens bien substantiels me lient à Saint Simon.
Par ma mère, je descends de la maison d'Orléans, donc du Régent Philippe d'Orléans, le protecteur du mémorialiste. D’ailleurs, la duchesse d’Orléans, et ensuite son fils le roi Louis Philippe, hérita du château de la Ferté-Vidame devant lequel nous nous trouvons.
Par mon père, je descends de Philippe V, dont Saint-Simon a négocié et signé le mariage de sa fille avec Louis XV, comme aussi celui de la fille du Régent, Mademoiselle de Montpensier, avec l’héritier du trône d’Espagne.
J’espère que je n’ai perdu aucun auditeur avec ses détails dynastiques. Saint Simon était en somme en charge de sceller une alliance entre la France et l’Espagne, une entente indispensable que j’ai moi-même toujours renforcé lors de mon règne. Je réunis en quelques sorte à moi tout seul les deux figures qui ont façonné la vie et l'oeuvre de Saint-Simon : le roi d'Espagne, petit-fils de Louis XIV et premier Bourbon espagnol, qu'il est allé courtiser à Madrid, et le régent de France dont l'amitié et la perte ont donné naissance à ses Mémoires. En effet, en 1721, le Régent Philippe d'Orléans, lui confia en tant qu’ambassadeur extraordinaire ce projet de double mariage entre les deux branches des Bourbon, française et espagnole.
Voilà donc Saint Simon traversant l’Espagne et découvrant mon pays. J’ai savouré son témoignage qui n’a pas vieilli. « Passant les Pyrénées, je quittai avec la France les pluies et le mauvais temps qui ne m’avaient pas quitté jusque-là, et trouvai un ciel pur et une température charmante avec des échappées de vues et des perspectives qui changeaient à tous moments. » écrit-il sur son arrivée en Espagne. Rien de plus vrai ! Il apprécie les illuminations de la plaza Mayor. Il découvre avec bonheur l’Escorial, Aranjuez et Ségovie. Il est sensible au bon caractère des Espagnols : « Il faut dire ici que rien n’égale la civilité, la politesse noble et la prévenance attentive des Espagnols. » précise-t-il. Et plus loin encore : « Je fis surpris de voir les Espagnols si gais et de si bonne compagnie à table. » Cela n’a guère changé !
Ce qu’il dit sur mon ancêtre Philippe V m’a beaucoup touché : « il laissa étinceler un coeur français, sans cesser de se montrer en même temps le monarque des Espagnols. » N’est-ce pas finalement mon cas aussi ? J’ai une vie itinérante - je suis né à Rome, j’ai grandi en Suisse, puis au Portugal, avant d’être envoyé en Espagne à dix ans, et je réside actuellement à Abu Dhabi après avoir parcouru le monde durant mon règne de presque quarante ans – mais j’ai un faible pour la France où je suis toujours très bien accueilli. Comme vous le prouvez encore une fois aujourd’hui. Et pour le français, qui fut ma première langue, et finalement deviendra ma langue d’écriture. Comme un retour aux sources.
Il y a trois cents ans, Saint-Simon observait ma famille de l'intérieur d'un palais madrilène ; aujourd’hui, c'est moi qui viens recevoir sur ses terresle prix qui porte son nom. L'Histoire nous joue bien des tours ! Recevoir cette récompense est un honneur qui me touche profondément.
Je le reçois avec beaucoup de gratitude, pour moi, mais aussi pour l'Espagne que j'aime tant, et à laquelle, où que je vive, j'appartiendrai toujours. Merci.